Réponse de Renée Dunan à l'enquête sur l'outrage aux moeurs (1923)

Publié le par Fabrice Mundzik

"L'Outrage aux moeurs", de Lionel d'Autrec, fut publié aux éditions de l'Epi en 1923.

L'exemplaire présenté est une réimpression (vers 1929, d'après l'extrait du catalogue éditeur).

Cette étude est préfacée par Han Ryner.

En plus d'apporter de nombreux éléments sur les moeurs de l'époque, ce volume reproduit aussi la réponse de Renée Dunan à une enquête :

Ce que les plus grands Écrivains et Philosophes de ce temps

pensent de l'Outrage aux Mœurs

Dans son numéro du 30 mars 1923, le journal « Cupidon » commençait une vaste enquête et posait les questions suivantes :

1° L'acte d'amour doit-il être tenu pour une chose honteuse ou naturelle ?

2° Donnez les raisons religieuses, morales et sociales pour lesquelles la société interdit de pratiquer ouvertement l'acte d'amour, et même d'en parler librement, et ne pensez-vous pas que les perversions sexuelles (onanisme, pédérastie, tribadisme, sadisme, etc.) sont dues, en grande partie, aux obstacles qui empêchent la satisfaction génésique normale ?

3° Y a-t-il des parties du corps humain qu'on doive cacher ? Pourquoi ?

4° Les lois et les mœurs doivent-elles évoluer vers la plus grande restriction de tout ce qui concerne l'amour, ou au contraire vers la plus grande liberté ?

5° Que pensez-vous des poursuites intentées à des écrivains pour outrages aux bonnes mœurs ?

Le journal « Cupidon » reçut 197 réponses dont beaucoup étaient signées par des écrivains célèbres, des savants connus, des artistes appréciés, des philosophes, des avocats, des parlementaires.

Le résultat de cette enquête fut remarquable et « Cupidon » put formuler les conclusions suivantes :

« Cette enquête nous a procuré une grande joie : celle de savoir que Cupidon était en plein accord avec les esprits les plus distingués de notre temps, et que la ligne de conduite de notre journal recevait l'approbation de savants notables et de littérateurs éminents, ainsi que des centaines d'amis connus et inconnus, que nous remercions, bien sincèrement de leurs marques d'encouragement, que nous nous efforcerons toujours plus de mériter. »

Mais bien avant l'enquête de « Cupidon » de nombreux écrivains, et des plus grands, avaient écrit sur ce thème.

Nos lecteurs nous sauront gré de reproduire ici quelques-uns de ces écrits ainsi que les réponses les plus typiques à l'enquête susdite :

Réponse de Renée Dunan à l'enquête sur l'outrage aux moeurs (1923)Réponse de Renée Dunan à l'enquête sur l'outrage aux moeurs (1923)

Réponse de Renée Dunan à l'enquête sur l'outrage aux moeurs (1923)

Renée Dunan

L'auteur de la Culotte en Jersey de Soie, fait entendre la voix de la femme affranchie.

Monsieur,

Suite à votre questionnaire intitulé Sans Voile :

1° Que l'amour-acte soit naturel, je pense que nul ne le discute ; qu'il soit « honteux » aux yeux de tant, c'est évident. Il ne dépend de personne de soustraire le « congrès » à la nature, et quant à la « honte » qui l'accompagne, elle est le fruit de préjugés d'ordre religieux qui, eux-mêmes, sont d'origine sociale. C'est le « refoulement » freudien, complété d'une phraséologie à prétention morale, qui opère ici. Qu'y faire ? Ce n'est pas demain qu'on pourra prouver la sottise et la scurrilité de tout ça à telle quantité de gens, et avec telle force que l'arriérisme ensuite disparaisse de lui-même.

2° Les raisons pour lesquelles la société interdit les manifestations sexuelles trop patentes sont bonnes. Je veux dire qu'elles sont bonnes socialement. Les ordres sociaux reposent sur la discipline et sur la coercition. Or, rien qui rende l'individu disciplinable comme le dressage, par contrainte, de ses plus puissants instincts, dont le sexuel. Ce dressage est d'ailleurs aussi une « utile » compression. L'effet est donc double : tenir en laisse d'abord — condition de la socialité — puis relâcher secrètement (abandon de la femme à son mari comme un objet acheté) et l'on aboutit à la production puéricole, précieuse aux sociétés qui aiment le matériel humain. Des siècles par centaines ont mis au point ce mécanisme. C'est sur lui que repose le REFOULEMENT freudien dont j'ai parlé, qui est un excitant en même temps qu'un servage. Que les vices hors nature soient liés à la création de pudeurs fictives, c'est évident ; toutefois, l'animal humain connut ces vices avant les sociétés.

3° Il ne subsiste, en qui se veut débarrasser de la gangue des préjugés encroûtés par des hérédités innombrables d'aïeux pudibonds, aucun problème de pudeur. Il est certain, toutefois, que nous vivons dans des systèmes sociaux qui contraignent à admettre les coutumes, même grotesques et stupides. Il doit nous suffire de savoir qu'elles sont ainsi. Aucune partie du corps n'est à cacher, mais encore faut-il suivre des usages qu'en notre climat, d'ailleurs, la température rend très acceptables.

4° Certainement, l'évolution logique de la morale vraie réclame la disparition des préjugés de pudeur. Je n'oserais affirmer qu'il en soit ainsi pour bientôt. Nous allons, à travers des mouvements de désordre politique, de violence, de catastrophes guerrières et d'anarchie inéduquée, vers un type d'organisation sociale extrêmement autoritaire (de droite et de gauche, car les deux auront leurs heures) et la formation intellectuelle des gens qui nous dirigeront demain, ou après-demain, ne permet pas d'espérer la disparition des préjugés sexuels. Tout au contraire, se servira-t-on certainement des disciplines de cet ordre pour mater ou amadouer les plèbes, et la pudeur, après des abandons sans grâce, où la chiennerie des masses privées d'esprit aura écœuré les plus libertaires, reprendra son rôle ancestral. Je n'ai aucun espoir d'amélioration en rien, et, par suite, doute de voir — ou qu'on voie — jamais renaître la nudité grecque et sa volupté parfaite, miracles à jamais perdus. Maintenant, peut-être la route que je vois mornement circulaire monte-t-elle en lacets, comme le croit Romain Rolland. Alors la sexualité, un jour sera belle pour tous et s'épanouira sincèrement. Acceptons-en l'augure et tentons, s'il se peut, d'avancer l'heure ou l'Aphrodite très nue recommencera à régner.

Renée DUNAN.

Les autres témoignages sont signés :

Maurice Barrès, Charles Bertrand, Félicien Champsaur, Armand Charpentier, Henri Chassin, Marc Colonna, Joseph Delteil, Maurice Dekobra, Remy de Gourmont, Han Ryner, Raymond Hesse, Luce Jean-Nesle, Dr Jaworski, Fernand Kolney, Pierre Louÿs, Victor Margueritte, Emile Pignot, Jean Richepin, P.-N. Roinard, Laurent Tailhade, A. Willm et A. Zévaès.

Réponse de Renée Dunan à l'enquête sur l'outrage aux moeurs (1923)

Réponse de Renée Dunan à l'enquête sur l'outrage aux moeurs (1923)

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