Réponse de Renée Dunan à l'enquête sur la polyandrie de Georges-Anquetil et Jane de Magny (1923)

Publié le par Fabrice Mundzik

"L'Amant légitime ou la bourgeoise libertine", de Georges-Anquetil et Jane de Magny, fut publié aux éditions Georges-Anquetil en 1923 (l'éditions présentée ci-dessous indique : 23e mille).

Sous-titré "Code d'amour du XXe siècle basé sur l'égale liberté des deux époux", ce volume est préfacé par Charles Bernard, député de Paris.

Cette étude est très intéressante, mais ce n'est pas notre propos en ces lieux.

Ce qui nous intéresse plus particulièrement est la partie intitulée "Annexe documentaire - Lettres inédites et personnelles de quelques écrivains".

Elle regroupe des courrier signés : Paul Reboux, Félicien Champsaur, Victor Margueritte, Guy de Pierrefeu, Cécil Georges-Bazile, José Germain, Jean Rameau, Robert Dieudonné, Léo Claretie, Maurice de Waleffe, Charles Derennes, Georges Docquois, Roux-Costadau, M.-C. Poinsot, Léo Poldès, Suzanne A. Vastin, Urbain Gohier, ainsi que Renée Dunan et Octave Uzanne, dont vous pouvez lire la réponse sur le site de Bertrand Hugonnard-Roche.

A lire aussi :

Réponse de Renée Dunan à l'enquête "Faut-il abolir la prostitution réglementée ?" (C.G.E.P. - 1927)

Octave Uzanne prend position sur l'institution de la Polygamie ou "La maîtresse légitime, Essai sur le mariage polygamique de demain" par Georges-Anquetil (1922) sur le site de Bertrand Hugonnard-Roche, dédié à Octave Uzanne.

Georges-Anquetil "La Maitresse Légitime - Essai sur le mariage polygamique de demain" (Editions Georges-Anquetil - 1922) sur le Blog dédié aux frères J.-H. Rosny.

Georges-Anquetil, un papillon en prison, 1930 : L'Homme et la Marionnette sur le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière.

Satan conduit le bal, Georges-Anquetil, un essai, un journaliste méconnu sur le Blog de l'Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière.

Réponse de Renée Dunan à l'enquête sur la polyandrie de Georges-Anquetil et Jane de Magny (1923)Réponse de Renée Dunan à l'enquête sur la polyandrie de Georges-Anquetil et Jane de Magny (1923)

Réponse de Renée Dunan à l'enquête sur la polyandrie de Georges-Anquetil et Jane de Magny (1923)

Voici la très longue réponse de Renée Dunan (avec, en bonus, un véritable feu d'artifice de barbarismes !) :

Madame,

Votre lettre me demandant une opinion personnelle sur la polyandrie, aura ci-après ses suites naturelles, je veux dire la réponse conforme à la conception du problème posé :

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on revendique le droit, pour les femmes, de vivre sexuellement avec la même liberté que les mâles. Sans remonter au déluge, partout où la femme non mariée changea d'amant sans perdre la « considération publique », on peut dire que la polyandrie était admise spontanément.

Le Grec de la belle époque, pourvu qu'il fût riche, avait une femme-poulinière, pour faire des gosses — son épouse — et une maîtresse (parfois un amant) pour l'esprit .

Aux XVIe et XVIIe siècles, la belle société n'eut jamais vergogne à recevoir et traiter les femmes que nous nommerions ironiquement « galantes » c'est-à-dire (révérence parler) « polyandrophiles ».

Je pourrais sourire, durant une ligne, des maîtresses de rois qui tinrent une place considérable dans notre histoire, et qui, toutes, eurent d'autres « jocqueteurs » que leur hégoumène royal. Polyandrie, comment dire ? spontanée et tacite, créant ce que je nommerai le droit par précédents...

Le XVIIIe siècle donna un lustre et une vie magnifique à l'amour libre. En 1785, le marquis de Sade, théoricien de génie, reconnaissait à la femme désirant un homme le droit, si nécessaire, de se le faire livrer par gendarmes...

Et de 1789 à 1805, la liberté sexuelle fut parfaite au point que la Tallien eut une dizaine d'enfants d'autant d'hommes, dont trois ou quatre maris. Je m'arrête ici. La libération féminine s'est effectuée au XIXe siècle sous divers aspects relevant d'articles isolés du code civil : questions de propriété, de sujétion, d'individualisation des salaires... etc. Des consœurs surent pénétrer dans les redans de la cité-des-hommes. Elles sont aujourd'hui avocates, médicastres, archivistes. On en connaîtra bientôt commissaires de police ou présidentes de Cour d'Appel. Je ne sais même quel scrupule retient les organisateurs de ces revues sans orchestre qu'on appelle conseils de révision, mais bientôt les femmes-médecins seront sans doute chargées — c'est normal — de sélectionner les hommes pour le service armé des combats.

Ceci dit, en matière d'examen touchant les aspects passés de la question, je réponds :

La détermination historique assure qu'il ne faut pas faire de saut (natura non facit saltus). Je ne crois donc pas que le droit normal, régulier, admis, à la polyandrie puisse être instauré immédiatement. La masse qui utilise les lois, ne verrait dans la licence accordée qu'un moyen de légaliser une instabilité sentimentale qui, précisément, est un vieux fruit de la monogamie. Donc, pour un oui, pour un non, des millions de consœurs douées d'un équilibre mental incertain, briseraient des liens légers, soit ! mais enfin que personne ne doit désirer nuls. Une femme qui peut librement choisir son compagnon doit donner une valeur à son choix : une heure, un jour, une semaine, un mois, un semestre, trois, six, neuf ans, les engagements doivent être tenus, fussent-ils, si je puis dire, chevauchants, de ce chef qu'ils peuvent tous être tenus. Nous sommes dans le mariage sous seing-privé, (dont je parle en mon livre « La culotte en jersey de soie ») avec droit de rupture par volonté d'un seul conjoint et licence d'interférer les unions. Rien n'est organisable socialement sans une coutume, une forme contractuelle des rapports, une loyauté affirmée dans la tenue des engagements pris, fussent-ils infiniment légers. Rien de plus ne doit être soumis à l'inique caprice. Or la masse féminine de notre époque, n'est pas en mesure de donner dignité, stabilité et honneur à la polyandrie. Il reste, par suite, ici à établir un « cens » de sélection, comme aux systèmes électoraux de la Restauration. Présentement le droit à la polyandrie n'appartient donc qu'à une aristocratie. La polyandrie est aristocratique. Et les femmes polyandres seront une élite supérieure à l'élite — usée — des polygynes.

Je sépare, vous le voyez, la polyandrie : union momentanée, désintéressée en son élément constitutif, et reposant sur une double affinité sexuelle, de la prostitution, qui est un négoce.

Donc, il est nécessaire d'établir un cens polyandrique? La matière est délicate. Il faut apprécier la valeur quantitative du frisson sexuel et sa valeur qualitative. Ce second point primant le premier.

A une certaine richesse émotive du système nerveux, correspondant à un certain degré de délicatesse esthétique de l'esprit, et à un exposant plastique complémentaire (tempérament, esprit et beauté ; la polyandrie serait licite et anoblissante. Vous me direz : comment apprécier ? Mon Dieu, voici un jury : Docteur Toulouse, Docteur Rogues de Fursac, Professeur Rabaud et un étalon (au sens équidé), pour juger sur pièces le tempérament psycho-physiologiquement. Quatre artistes et quatre gens de lettres bien choisis avec un arbitre, d'équité reconnue, pour estimer la plastique et les sensibilités esthétiques... Alors, un papier de noblesse, aux armes de la République, enregistré par le sceau de France, donnerait un titre (dont la forme est à préciser) et un droit insaisissable à l'impétrante de régler sa vie sexuelle par des engagements aussi multiples et simultanés qu'il lui siérait.

Les Polyandres, étant une aristocratie des sens, de l'esprit et de la beauté, formeraient une sorte de parlement (Chambre des Paires) qui discuterait et traiterait dans l'État le problème de la morale publique, ratifierait en appel les divorces, et serait égale en honneur au Sénat.

Voilà comment je conçois la polyandrie et sa noblesse, pour laquelle on pourrait sans doute réclamer l'hérédité...

Tenez moi, Madame, pour votre dévouée,

Renée Dunan

Réponse de Renée Dunan à l'enquête sur la polyandrie de Georges-Anquetil et Jane de Magny (1923)

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